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Le marché de la bio
Ça donne à réfléchir : Faire vivre les agriculteurs qui nous font vivre !

Ça donne à réfléchir : Faire vivre les agriculteurs qui nous font vivre !

« Loi Egalim un an après : le compte n'y est pas ». Tel est le titre de la page, sur le site officiel du Sénat, qui publie le « Rapport d'information n° 89 (2019-2020) » présenté par trois sénateurs, déposé le 30 octobre et rendu public le 5 novembre 2019. Un rapport qui dresse le bilan, un an après sa promulgation, de cette loi dont le nom complet annonçait l’ambition : « Loi du 30 octobre 2018 pour l’équilibre des relations commerciales dans le secteur agricole et alimentaire et une alimentation saine, durable et accessible à tous ». Mais malheureusement, comme beaucoup s’en doutaient dès le départ, les agriculteurs qui sont au début de la chaîne alimentaire ne sont pas du tout les gagnants de cette loi.

Un échec prévisible de la loi « Alimentation »

Citons en vrac quelques titres et phrases piochées dans ce rapport : « Une augmentation des prix pour le consommateur qui ne se retrouve pas dans les revenus des agriculteurs » ; « La loi Egalim ne garantit en rien à l'agriculteur un revenu couvrant au minimum son coût de revient » ; « 2019 marque le retour à l'inflation sur les produits vendus en grande surface en renchérissant particulièrement les prix des grandes marques ainsi que ceux des produits "premiers prix" sous marques de distributeurs », « La poursuite d'une déflation générale des prix d'achat aux fournisseurs en 2019 de - 0,4 % a été constatée selon l'observatoire des négociations commerciales » ; « Un retour aux agriculteurs pour l'instant quasi inexistant » ; « Pour quelques produits, la loi a d'ailleurs conduit, paradoxalement, à une baisse automatique des revenus » ; « Des PME, principales victimes du relèvement du seuil de revente à perte » ; « Plus de 40 % [des adhérents de Synabio, le syndicat des entreprises bio agroalimentaires] ne sont pas parvenus à passer des hausses de matières premières en 2019. Au total, 2/3 des produits bios interrogés par le Synabio ont subi, lors des dernières négociations commerciales, une déflation de leur tarif d'achat comprise entre -1 et -2 % »…

Nous pourrions continuer longtemps comme cela. En clair, ce sont bien toujours les grandes enseignes de la distribution conventionnelle (alias GMS, pour « grandes et moyennes surfaces ») qui restent les grands bénéficiaires (financiers) de la chaîne commerciale producteurs-distributeurs-consommateurs. Les prix ont augmenté, mais les producteurs (agriculteurs et transformateurs) n’en ont globalement pas bénéficié, au contraire, puisque lors des négociations d’achat la GMS cherche toujours à payer le moins possible ses fournisseurs et à augmenter ses marges, poussant préférentiellement ses marques propres (les fameuses « marques de distributeurs ») au détriment des PME agro-alimentaires notamment.

La grande distribution, gouvernée par la recherche du profit, ne sera jamais un « ange » en matière commerciale (imageTumisu via Pixabay).

À peine la loi Egalim était-elle applicable qu’un de nos amis, PDG d’une entreprise agro-alimentaire bio, nous a rapporté cette phrase d’un acheteur de la GMS : « La loi Egalim, c’est dans les salons des ministères : ici vous êtes dans mon bureau et c’est moi qui décide ! ». Et ce avec des « négociations » (si on peut dire) commerciales qui se passent parfois, pour les fournisseurs producteurs-transformateurs, dans des pièces sans fenêtre, assis sur une chaise inconfortable face à un acheteur, bien installé dans son fauteuil, qui exige une baisse de vos prix de vente à son enseigne, sous peine d’être déréférencé ou de ne pas être référencé si on cherche à devenir fournisseur. Situation d’ailleurs vécue par l’auteur des présentes lignes il y a quelques années. Et rien n’a changé, malgré les dénégations récurrentes des grandes enseignes de la GMS, qui clament - « la main sur le cœur » - qu’elles soutiennent les petits producteurs et transformateurs, même à grand renfort de publicité télévisée…

Une précarité croissante du monde agricole

Comme le souligne le rapport du Sénat du 30 octobre 2019, « L'excédent commercial français a été divisé par deux depuis 2011, la France accusant même un déficit commercial avec ses voisins européens. Les produits alimentaires importés représentent une part croissante et significative de ce qui se trouve dans les assiettes de nos consommateurs. (…) Cette situation est très préoccupante. Les agriculteurs ploient sous les charges et sous les normes alors que leurs concurrents internationaux en sont exonérés. (…) Pour répondre aux attentes des agriculteurs, l'urgence est de faire du revenu agricole une grande cause nationale ».

Malheureusement, ce n’est pas cette loi Egalim, et encore moins, de façon globale, la GMS qui vont, de toute évidence permettre au monde agricole de se redresser. Car ce qui est dans les « gènes » de la GMS, c’est la vente en masse et le profit maximum, pas le partage équitable de la valeur ajoutée. C’est d’autant plus inquiétant que ladite GMS s’est fortement investie dans le bio, en multipliant le nombre de références bio dans ses rayons voire en ouvrant ses propres magasins bio. Comment croire à un réel intérêt pour les valeurs intrinsèques de la bio, humaines en particulier, lorsqu’au moment même (début 2018) où une des plus grandes enseignes de la GMS révèle vouloir ouvrir 150 magasins bio à relatif court terme, elle annonce le licenciement de 2 400 personnes ?

Le monde agricole traditionnel est en grand danger face à la vision du monde de la grande distribution (image Free-Photos via Pixabay).

Les producteurs et transformateurs bio peuvent légitimement s’inquiéter, si la GMS applique à la bio les méthodes d’achat et d’approvisionnement qu’elle a utilisées depuis des années dans le conventionnel, avec les conséquences délétères sur le monde agricole que l’on connaît…

De plus en plus, on parle partout et sans cesse d’économie durable (…même chez les entreprises les plus « capitalistes » comme la GMS ou les grands groupes alimentaires qui se tournent vers le bio par pur opportunisme), en anglais sustainable, ce qui se traduit aussi par « soutenable » (le mot anglais vient d’ailleurs du vieux français sustenir, pour « soutenir »).

Mais il n’est justement absolument pas « soutenable » (définition : quelque chose « que l’on peut défendre au moyen de raisons recevables », « qui peut être supporté sur le plan perceptif, affectif ou moral ») de voir le monde agricole péricliter par la faute d’un système commercial qui ne les respecte pas du tout, qui le considère quasiment comme « taillable et corvéable à merci » (comme pouvant être financièrement et matériellement exploité à volonté).

Vive la fronde !

La lutte contre la GMS ressemble malheureusement à celle du pot de terre contre le pot de fer ou de celle de David contre Goliath. Rappelons cependant que dans ce dernier cas, c’est bien le jeune David qui a finalement abattu le géant Goliath, grâce à une pierre envoyée avec sa fronde. Du nom de cette arme rustique utilisée depuis la nuit des temps est venu finalement le verbe « fronder » signifiant « critiquer, contester ».

Alors, frondons ! Critiquons haut et fort les façons de faire de la GMS et, au-delà des mots, passons à l’acte, faisons vivre le monde agricole et les PME agro-alimentaires qui nous font vivre en nous nourrissant !

Car ce passage à l’acte est de nos jours des plus simple. D’abord en rentrant dans la boucle des circuits courts. À la campagne, dans les petites villes rurales, il est extrêmement facile de s’approvisionner directement chez les agriculteurs (bio, bien sûr) qui d’ailleurs proposent de plus en plus de produits transformés par eux-mêmes. Soit en se rendant dans les exploitations agricoles (où se montent de plus en plus aussi de boutiques à la ferme) soit en achetant sur les marchés fermiers.

(Image Fotoworkshop4You via Pixabay)

On voit aussi de plus en plus de réseaux s’appuyant directement sur les producteurs locaux, comme le réseau « Bienvenue à la ferme » avec 8 000 agriculteurs adhérents (dont beaucoup en bio), ou encore Locavor, organisation tripartite producteurs / consommateurs / gérant du point de vente qui compte à ce jour 150 « boutiques » en France, ou encore le GRAP (Groupement Régional Alimentaire de Proximité) en région Auvergne-Rhône-Alpes… Internet, qui est un outil source du pire mais aussi heureusement du meilleur, permet de trouver avec beaucoup de facilité des producteurs-transformateurs qui sont des TPE/PME/artisans d’envergure locale ou même nationale, mais alors de qualité, faisant vivre le tissu rural et traditionnel, défenseurs des savoir-faire de toujours.

Ces réseaux débordent d’ailleurs souvent dans les grandes villes, non seulement via les marchés fermiers, mais aussi via les partenariats passés avec les magasins bio, autre canal essentiel, bien plus respectueux de toutes les parties prenantes, par les agriculteurs-producteurs.

Face à une réelle envie des consommateurs d’acheter mieux et autrement, de nouvelles boutiques ouvrent, même dans les plus grandes villes. Ainsi, à Paris, on trouve par exemple : La Récolte, un magasin de style « premium » qui ne propose que des produits issus en direct des producteurs ; la coopérative La Louve, le premier supermarché coopératif et participatif de Paris ; Au Bout du Champ qui dispose de plusieurs points de vente à Paris et Levallois, avec des fruits et légumes récoltés le jour même chez leurs producteurs ; Le Producteur Local (dont le magasin parisien est la quatrième boutique, les 3 autres étant au Havre et en banlieue de Rouen) dans lesquels le bénéfice des produits vendus est reversé à 100% au producteur, qui fixe lui-même ses tarifs ; etc.

Les autres villes de France, grandes ou petites, ne sont pas en reste. À Lyon par exemple, on trouve les deux magasins de La Rue des Producteurs, proposant des produits fermiers en provenance de petits producteurs indépendants de la région Rhône-Alpes. Dans le Bas-Rhin, sept producteurs bio ont créé au début de l’année 2015 l'association des Producteurs Bio d'Alsace du Nord, qui a acheté et transformé un bus de transport public pour en faire un magasin itinérant, le Marchébus, qui se pose à jours fixes dans une demi-douzaine de localités du département… À vos claviers pour trouver votre point de vente « direct producteurs » près de chez vous !

Le « Marchébus » bio, initiative bas-rhinoise (image Facebook Marchébus, DR).

Enfin, n’oublions pas - outre le fait de faire vivre en priorité les petits commerces de proximité – le réseau des AMAP (Associations pour le maintien d'une agriculture paysanne) autre façon durable, entre autres, de faire vivre les agriculteurs locaux et bio…

Et si vous avez vous-même un magasin bio, il vous sera aussi également facile de trouver les producteurs-transformateurs locaux de fruits, légumes, produits laitiers et carnés qui, achetés de façon équitable et respectueuse de leur travail auprès de ceux-ci, participeront à ce mouvement frondeur !

Bien souvent, les lois ne sont créées par les politiques que pour leur permettre de se donner « bonne conscience ». Et ceux qui veulent la contourner – comme ici la GMS et les grands groupes agro-alimentaires – sauront toujours le faire avec beaucoup de facilité et sans aucun scrupule.

Mais quand on est un consommateur (ou un distributeur) responsable et éclairé, pas besoin d’une loi, pour faire vivre le monde agricole et les savoir-faire locaux. L’éthique et le partage ne se légifèrent pas : ils se vivent au quotidien par la pratique.