Opportunisme : n.m. (1869). Tactique ou politique de celui qui cherche à tirer le meilleur des circonstances en transigeant avec les principes.
Coïncidence : n.f. (1835). Rencontre de circonstances : Par une heureuse coïncidence, il est arrivé au moment où j’avais besoin de lui (syn. Hasard). Une fâcheuse, une curieuse, une simple coïncidence (syn. Concours de circonstances).
Grandes surfaces : nom générique des magasins offrant, sur une grande surface, une grande variété de produits (supermarché, hypermarché, etc.).

Faire feu de tout bois…

Il fut une époque, pas si lointaine (mais apparemment révolue à l’heure des réseaux sociaux et autres occupations aussi passionnantes comme celle consistant à regarde des vidéos de chat ou de chutes en tous genres) où offrir un dictionnaire à un enfant était un cadeau de valeur apprécié. L’enfant feuilletait avec curiosité les pages remplies de gravures détaillées et surtout de superbes planches en couleur, permettant de voyager dans le temps et dans l’espace ou d’entrer dans le cœur de machineries complexes. Plus divertissant était le jeu qui consistait à piocher des mots au hasard pour former des phrases qui, bien entendu, étaient aussi incongrues qu’amusantes.

Opportunisme. Coïncidence. Grandes surfaces. Cette juxtaposition de mots serait-elle issue d’un moment de loisir d’un nostalgique de ce « jeu du dictionnaire » ? Ou bien s’agirait-il d’un simple constat ?

Alimentation bio, cosmétiques bio, épicerie en vrac, compléments alimentaires, produits végan, agriculture locale… Une liste des familles de produits qui sont au cœur du métier du circuit bio spécialisé ? Certes. Mais ajoutons-y les produits d’occasion (électroménager, informatique, téléphonie, matériel de bricolage, vélos, livres…) ou l’ouverture de supérettes de quartier (un format de magasin que la grande distribution a contribué à tuer). Là, nous ne sommes plus dans les activités qui ont fait l’histoire (et la réputation) des magasins bio depuis leur naissance il y a une quarantaine d’années. Par contre, on aura reconnu les nouveaux créneaux investis ces dernières années par les enseignes de la grande distribution.

 

Parce ce que créneau porteur, le vrac a lui aussi fait son apparition en grande distribution (image Tariq786 via Pixabay).

Pourquoi une telle frénésie de diversification ? Pour comprendre, il suffit de regarder certains titres de la presse économique : « Grande distribution : la fin du modèle unique », « L’hypermarché : un modèle en perte de souffle », « Le crépuscule des hypermarchés ». Pour la grande distribution, trouver de nouveaux consommateurs est bel et bien un enjeu vital, et ce sans état d’âme, quitte à anéantir la concurrence qui détenait originellement certains marchés.

Tops et flops de la GMS

Certes, la grande distribution connaît souvent le succès. On citera simplement comme exemple la vente des carburants, dont elle détient aujourd’hui 60 % du marché.

Mais qui se souvient qu’il y a 10-15 ans plusieurs chaînes de grande distribution (Leclerc, Auchan…) avaient annoncé vouloir vendre chaque année « des milliers d’automobiles », bien entendu à prix cassés, entre autres par la vente en ligne directe ? Ou de l’échec du concept « Carrefour Planet » au début des années 2010 ? Une centaine de magasins avaient été aménagés selon un modèle d’hypermarchés haut de gamme, avec des services exclusifs, comme une garderie d’enfants. Plus récemment, nous avons vu apparaître en France les « French Days », devant être chez nous la déclinaison du concept anglo-saxon du « Black Friday », avec pendant un temps limité des super-promotions… Mais l’édition 2018 a été qualifiée par beaucoup de « gros flop ».

Pour l’instant, la bio devrait plutôt être classée parmi les réussites de la GMS : non seulement les rayons augmentent dans les super- et hypermarchés conventionnels, mais en plus les enseignes ouvrent leurs propres chaînes de magasins bio : Leclerc Bio, Carrefour Bio, Cœur de Nature (Auchan). De toute évidence, elle compte bâtir sa réussite, comme elle l’a fait avec d’autres secteurs, quel qu’en soit le coût pour les acteurs historiques. Sans état d’âme encore une fois. Business is business !

Le bio, créneau investi à grande échelle par les enseignes de la GMS (Image whitesession via Pixabay).

 

Le retour en grâce de la Bio

Après l’opportunisme, la « coïncidence ». Car fait remarquable, comme par hasard, alors que pendant des années on a souvent entendu, notamment de la part d’une certaine frange du monde scientifique, qu’il n’existait pas vraiment de preuve concrète et avérée que le bio était meilleur pour la santé, c’est aujourd’hui visiblement le contraire. Ou tout au moins cela est plus médiatisé, « tendance de la Bio » obligeant.

Ainsi, le 22 janvier 2019, Santé Publique France (établissement public placé sous la tutelle du ministre de la Santé) a publié de « nouvelles recommandations sur l’alimentation, l’activité physique et la sédentarité ». Parmi les « grandes nouveautés des recommandations 2019 » (sic) figure « pour la première fois la question de l’environnement, en conseillant d’aller vers des fruits et légumes de saison, des aliments de producteurs locaux et, si possible, des aliments bio ». Un grand nombre de médias, jusque dans les quotidiens régionaux, s’est fait l’écho de ces nouvelles recommandations, et c’est tant mieux bien sûr.

En 2003, l’Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail, autre établissement public, placé sous la tutelle multiple des ministères de la Santé, de l'Agriculture, de l'Environnement, du Travail et de la Consommation) avait publié une « Evaluation nutritionnelle et sanitaire des aliments issus de l’agriculture biologique ». Dans sa conclusion, sous le titre « Impact du mode de production agricole sur la valeur nutritionnelle des aliments destinés à l’Homme », on pouvait lire : « L’ensemble des données examinées dans le cadre de cette évaluation a montré, de manière générale, peu de différences significatives, et reproductibles, entre la composition chimique des matières premières issues d’agriculture biologique et celles issues d’agriculture conventionnelle ».

La science avance, nous n’en doutons pas. Et ce qui était vérité un jour peut ne plus m’être plus tard. Encore qu’en l’occurrence, pour les pionniers de la Bio, la vérité en la matière a toujours été évidente. Mais on ne peut que remarquer cette « coïncidence » d’un retour en grâce de la Bio auprès des instances scientifiques officielles à une époque où la consommation croît et où elle devient un enjeu économique (au sens purement pécuniaire du terme) pour la France et son agriculture. Décidément, on ne prête qu’aux riches…

La promotion officielle de la Bio est-elle directement liée à son chiffre d’affaires ? (Image rawpixel via Pixabay).

« Cynisme : n.f. »

Reprenons notre dictionnaire. Le cynisme est le comportement affiché par les cyniques… « Cynique : n.m. (1674). Se dit de quelqu’un qui brave impudemment les principes moraux, les convenances ». La grande distribution ne fait-elle pas preuve de cynisme, quand elle met en avant, à grand renfort de publicité, les « valeurs de la bio », avec entre autres son soutien aux producteurs locaux, quand, dans le même temps, elle licencie des milliers d’employés, fait pression sur les marques bio pour faire baisser le plus possible les prix d’achat (c’est-à-dire les prix que la grande distribution paie aux producteurs et aux transformateurs). Ceci avant tout pour qu’elle puisse vendre le bio le moins cher possible, tout en se dégageant d’excellentes marges. On connaît le résultat que de telles pratiques ont eu dans d’autres domaines, par exemple la production laitière. Régulièrement, la presse se fait l’écho de tels duels de « pots de fer » (la GMS) contre « pots de terre » (les producteurs et fabricants-transformateurs) : il est donc inutile de citer ici plus d’exemples. A l’inverse, la « Bio historique » a de son côté toujours respecté les hommes et leur travail, en sus de la nature et de notre planète, bien sûr.

Aujourd’hui, la grande distribution a fait de la Bio son nouveau cheval de bataille. Son objectif : prix bas et gros volumes, les deux allant de pair. Mais qu’en sera-t-il demain, quand elle sera arrivée à faire baisser la qualité réelle des produits ? Car le bio « bon marché » ne peut certainement pas être à la hauteur face à des produits bio élaborés dans le souci de la qualité avant celui de la quantité et du prix bas. Une telle démarche « bio » de la GMS ne peut être que préjudiciable, au final, à la Bio telle qu’elle s’était construite jusqu’à ce jour. Pour la grande distribution, la Bio est aujourd’hui juste un « créneau commercial » à investir, parce que les consommateurs y sont sensibles. Si ça marche pour elle, elle se dit que c’est tant mieux. Sinon elle essaiera autre chose (comme elle le fait déjà : voir plus haut, par exemple, le créneau des produits d’occasion).

En soutenant la Bio « made by the GMS », les consommateurs participent donc, inconsciemment pour la plupart, à la destruction de la qualité qu’ils recherchent pourtant en achetant bio. Ils scient en fait la branche qu’ils veulent voir pousser. Il faut donc justement les en rendre conscient, de toute urgence. La Bio n’est pas une variable permettant d’ajuster le résultat financier de la grande distribution en quête de dividendes.

 


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